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Publié par Marc

Les bûcherons

Les Bûcherons
Roy Jacobsen

Gallimard

30 novembre 1939, les forces soviétiques entrent en Finlande. C'est le début de la guerre Russo-finlandaise, ou Guerre d'hiver, qui durera 105 jours et sera particulièrement meurtrière. La bataille de Suomussalmi en est l'un des moments forts où les forces finlandaises vaincront un ennemi très supérieur en nombre et équipement. Voilà pour le cadre dans lequel se déroule le récit des Bûcherons, celui d'une guerre où le froid exceptionnel de l'hiver 39 sera l'ennemi de tous.

Timmo, plus ou moins considéré comme un simple d'esprit, est bûcheron. Au moment où tout le monde évacue la ville et où l'armée l'incendie méthodiquement pour ne rien laisser à l'envahisseur, lui choisi de rester. Partir? Il ne peut simplement pas l'envisager. Tranquillement il impose sa volonté de continuer à vivre chez lui, et aucune menace ou aucun ordre n'y feront rien.

Dans le froid, dans la neige, dans une maison qu'il a pu sauver du feu, Timmo s'installe. Il est toujours là lorsque les forces soviétiques arrivent. Eux aussi l'acceptent car un bûcheron est vital pour pouvoir survivre dans ces forêts glaciales, il est le seul à pouvoir alimenter efficacement les feux qui permettront de se défendre du froid. Il se retrouve rapidement responsable d'une petite troupe de bûcherons improvisés qui rassemble une bande de bras cassés dont les militaires ne savent trop que faire.

La ville bientôt se retrouve assiégée sur les bords du lac, sous le feu d'une armée finlandaise invisible et insaisissable. Dans le froid et sous les tirs de l'artillerie, Timmo s'est fait accepté puis s'est imposé auprès de l'étrange troupe qui le respecte et finit même par lui obéir. Timmo dit ce qu'il a a dire, tout simplement, et ce qu'il dit est nécessaire. Sans lui, seraient-il seulement encore en vie?

Nous sommes loin des grands récits de guerre héroïques mais nous grelottons avec ces hommes, les oubliés d'une guerre en partie oubliée. Malmenés par les évènements comme par les éléments, mais aussi par des hommes qui semblent se venger sur eux de leur propre impuissance, ils souffrent, survivent et vivent, se disputent, s'aident, cherchent à fuir... Et pourtant, la communication est bien difficile. Timmo ne comprend rien au russe, deux frères originaires de Kiev parlent une langue que personne de comprend... Mais ensemble il tiennent plus ou moins le coup, grâce à celui qu'ils finiront par appeler leur ange, leur sauveur, Timmo.

La guerre se finira, Timmo rejoindra sa ferme alors que tous ses compagnons bûcherons semblent avoir disparus dans les remous de la guerre. Ce qu'il a vécu avec eux semble se confondre avec un monde rêvé auquel personne ne croira vraiment. Le récit que Timmo voudrait faire paraît suspect, comme un conte raconté par un idiot à partir d'un monde plein de bruits et de fureur. Même ceux qui les ont vécus avec lui semblent fuir ces souvenirs, ces trois mois si étranges dans un monde où la glace et le feu (celui qui réchauffe comme celui qui tue) tissaient une brutale alliance contre les hommes.

Un récit de froidure et de survie où la guerre est à la fois essentielle (c'est par elle que tout arrive) et reléguée au second plan par la volonté de vivre, de savoir accepter et refuser tout à la fois de quelques homme "sans grandeur" qui font le choix d'une certaine humanité dans un monde et un temps où l'homme ne vaut plus rien.

Un récit qui vient nous interroger sur la mémoire et le souvenir, sur ce qui mérite que l'on fasse récit et sur ce que l'on veut bien croire, que l'on pense pouvoir croire sans risque.

Une écriture simple, belle et sans emphase, qui nous glace et nous réchauffe. On attend avec une curiosité impatiente les prochaines traductions de Roy Jacobsen. Celui-ci a en effet déjà publié une vingtaine de titres en Norvège (recueils de nouvelles et romans). Le Prodige est annoncé chez Gallimard pour le 27 février.

Roy Jacobsen sera par ailleurs présent à la Comédie du livre de Montpellier.

[Article initialement publié sur le blog Fils de lectures]

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