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Publié par MO

Les cahiers de Justo García

Avec les cahiers de Justo García, Andrès Trapiello nous fait découvrir le journal, imaginaire, tenu par un jeune milicien, typographe de métier, au travers de la débâcle de l'armée républicaine à la fin de la guerre civile espagnole, l'errance au travers d'un pays détruit et comme abandonné, la longue marche vers la France et l'enfermement dans le camp de St Cyprien jusqu'au départ pour le Mexique à bord du Sinaia, un des navires qui transporta les exilés de la Guerre d'Espagne sur le continent américain en mai 1939.

Cela pourrait donc sembler être un livre sur la guerre d'Espagne, sur le sort des vaincus. Mais les cahiers de Justo García (Días y noches, Des jours et des nuits en version originale) sont peut-être d'abord autre chose : une histoire d'amitiés et d'amour dans le décor d'un monde qui s'écroule et où l'on n'a nulle pitié pour les vaincus, même lorsque ceux-ci ne parviennent pas à vraiment se considérer eux-mêmes comme des vaincus.

Présentés par l'auteur comme un journal retrouvé dans les archives de la fondation Pablo Iglesias, les cahiers racontent au jour le jour les drames et horreurs de la défaite, y compris avec les dissensions et les fanatismes destructeurs qui pouvaient exister entre les différentes tendances au sein des forces républicaine, ici surtout entre socialistes et communistes. Le récit rapporte aussi l'infamie et le cynisme qui ont pu se manifester du côté de France où dépouillés du peu qu'ils avaient pu sauver, reçus avec une hostilité qui ne se cache pas, les réfugiés de ces années sombres seront parqués sans aucun égard sur les plages du Roussillon, ici à St Cyprien, où beaucoup laisseront la vie.

Justo García a su voir la mort venir sur nombre de ses camarades, devinant aussi ceux qui allaient survivre, mais bien qu'ayant été depuis longtemps convaincu de sa propre et imminente mort, il survivra, malgré les menaces, l'épuisement, la faim et les poux, malgré la maladie grâce à un ami qui travaillera dans l'ombre à le protéger et le sauver. Lechner, un brigadiste venu de France, un idéaliste pragmatique et radical, aux ressources insoupçonnées, qui saura les sauver l'un et l'autre du pire. Sur le long chemin de l'exil ils rencontreront aussi des femmes et des hommes droits, qui savent ne pas renoncer, même dans lorsque la défaite et l'humiliation s'imposent sans appel. Sur ce chemin, les amitiés et les amours semblent impossibles et pourtant ils existent parfois.

L'écriture volontairement simple, celle du journal d'un anonyme qui ne prétend pas faire œuvre d'écrivain, se colore et se poétise au fil des pages, à mesure que le typographe est de plus en plus happé par ses cahiers, Andrès Trapiello est pris par le lyrisme de son récit, pas les rêves de ses personnages. Las de la guerre, de la fuite, de l'exil, ceux-ci sont encore malgré tout vivants, éternellement blessés mais toujours bien vivants.

Un livre qui donne à découvrir la réalité de l'histoire, vu du côté des humbles, de ceux qui se perdent dans la masse, mais qui nous parle peut-être d'abord de comment les hommes vivent et survivent quand le monde auquel ils ont cru s'effondre inéluctablement.

Andrés Trapiello - Les cahiers de Justo García (Días y noches, 2000) - traduit de l'espagnol par Alice Déon - Ed. 10-18 (1re éd. Buchet-Chastel, 2004)

Le prochain titre d'Andrès Trapiello à paraître en France: Plus jamais ça (Ayer no más, 2012) - Quai Voltaire / La table ronde (11/9/14) - voir

Le blog de l'auteur : http://andrestrapiello.com/

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