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« Stopia Mickaïlov avait mûri l’idée de conclure un pacte avec le sept… »

Tel est l’incipit du roman radicalement atypique de Victor Pelevine, écrivain russe contemporain, caustique contempteur de la Russie actuelle, celle de l’après Pérestroïka. Mais revenons à Stopia dont nous allons suivre , pas à pas , il faudrait mieux dire de nombre en nombre, les affres et les pitoyables bonheurs de l’existence dans une société « libéré», livrée jusqu’à l’intime à l’économie de marché. Le chiffre sept sera donc le viatique destiné à lui ouvrir toutes grandes les portes de l’avenir. Un avenir, bien entendu, radieux. Le sept c’est le signe de l’universel, « tout le monde s’adressait à lui : des super-agents britanniques, des héros des contes populaires…Las, le sept se révèlera par trop inaccessible. N’est pas 007 qui veut et les bottes de sept lieues supposent une trop grande ampleur du pas. Stopia jettera son dévolu sur le 34 ! C’est décidé, le 34 sera le talisman indéfiniment décliné. Désormais Stopia ne se lèvera plus le matin à six heures mais…vous l’avez deviné, à six heures trente-quatre. Au bord de la mer, avant de plonger, Stopia faisait « trente-quatre inspirations rapides ». Au cinéma, au restaurant, moyennant parfois quelque artifice, il occupera la place trente-quatre. Boire un thé, cela ne devint possible qu’en trente-quatre gorgées… Stopia a enfin rencontré son guide, trente-quatre sera le chiffre de son destin. Le chiffre régulateur, le grand ordonnateur d’un monde par ailleurs livré à l’anarchie capitalistique. Tout naturellement Stopia entreprendra ses études à « l’Ecole des Finances ». Il réussira, trente-quatre oblige ! Réussir ? Dans ce contexte précis d’au-delà le dégel, il comprendra très rapidement que toute règle n’a de sens que de sa transgression. La règle n’a d’autre objectif que de cadenasser les valets au profit des seuls prédateurs. Stopia devient ainsi l’un des rois de la jungle. Mais ce roman subtil ne se résume certes pas en un brûlot égalitaire, il ne milite en faveur d’aucune vision prospective du monde. Stopia et son entourage, sa compagne mi-prostituée, mi-égérie « moderne », sont imprégnés par un cynisme brutal et nourris de culture de masse. Ils sont violents avec indifférence, incultes et naïfs par posture sociale. Songeons un instant aux choix esthétiques de certains oligarques mondains…C’est un roman carnavalesque que nous donne Pelevine. Dans une société qui ne reconnaît qu’un seul objectif fédérateur, « faire du chiffre », asservir son devenir à une série de nombres comme le fait Stopia, ne paraît tout compte fait (précisément) pas plus absurde que de vénérer les tables de la loi du profit. Pelevine est un virtuose de la dissonance, il nous faudrait inventer un superlatif au mot humour pour rendre pleinement justice à son écriture. L’acide joyeusement désespéré qu’il instille grave en nous la lucide cartographie de nos sociétés « avancées ».

C. Boisson

Les Nombres

Viktor Pelevine

Alma Éditeur

Les Nombres

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