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Les Hérétiques

HÉRÉTIQUES (HEREJES), ne saurait correspondre à un genre bien défini tant sa complexité est étonnante. Est-il un roman « Policier, historique, social, en même temps et rien de tout cela » comme peut l’affirmer son auteur, Leonardo Padura Fuentes ?

Son tout dernier roman est une construction ambitieuse dont le jeu d’équilibre osé conjugue savamment la fiction et une Histoire qui enjambe sans faillir rien de moins que trois siècles et demi, sur fond d’une société cubaine désabusée.

Une fiction

Celle d’une enquête menée par l’immémorable Mario Conde, ex-lieutenant enquêteur, «typique de ma génération(…. ) homme qui traîne derrière lui un mélange d’espoirs perdus » (L.P) .Toujours macho, trompant le vide de son existence dans un mauvais rhum qu’il partage abondamment avec la bande de copains qui a vieilli, tout comme lui. L’arrivée de Elias Kaminsky, descendant d’une famille séfarade installée à Cuba, puis exilée en 1959 à Miami, trouble la monotonie de ses journées et le lance dans une enquête aux étonnants rebondissements .Tout commence à la Havane en 1939 alors que le St Louis, paquebot ayant amené des centaines de Juifs qui fuient le régime nazi, doit faire demi-tour conduisant ses voyageurs à la mort. Un tableau de Rembrandt possédé par la famille Kaminsky depuis plus de 3 siècles, a du monnayer l’autorisation de débarquement des grands-parents d’Elias . Le tableau disparaît pour réapparaître en 2007 à Londres, lors d’une vente aux enchères. Ce tableau devient le fil ténu qui relie une série d’histoires : pas moins de 600 pages pour remonter jusqu’aux origines du tableau peint par Rembrandt.

La présence de l’Histoire

A l’enquête se mêle un pan de l’histoire mouvementée et terrible des Juifs Séfarades depuis qu’ils ont été chassés d’Espagne. Padura plonge dans l’Âge d’or de la riche et tolérante Amsterdam, la « Nouvelle Jérusalem ». Nous pénétrons dans l’atelier de Rembrandt pour le voir peindre, penser, échanger. A l’appui, une foison de détails, une documentation fouillée . La même érudition décrit les dogmes transmis par les rabbins, strictement appliqués par la Communauté juive, bridant les consciences, courants orthodoxes contre hétérodoxie, combat entre observance des règles ou libre arbitre. La description des effroyables massacres subis par les Juifs en Pologne reprennent avec le même sens de rigueur les archives les plus récentes. Ainsi, ce tableau balaie toute une Europe chargée d’intolérances, de refus, d’hérésies. Sans oublier l’Histoire plus récente de Cuba : la dictature de Batista et ses tortionnaires, la révolution cubaine qui n’a pas répondu aux espoirs soulevés, le pouvoir castriste et ses interdictions politiques et intellectuelles . Les hérésies ne sont pas que religieuses, elles sont aussi laïques.

Les Hérétiques

Le roman social

C’est celui de Cuba qui ne peut se départir de son passé récent : poignée de profiteurs corrompus au luxe tapageur, quartiers déshérités, délabrés, jeunesse désabusée sans idéal qui se réfugie dans des tribus urbaines en rupture avec les faux semblants, hérétiques eux-mêmes.

Avec des approches ou détours aussi divers qu’inattendus, L.Padura a construit un édifice cohérent, qui réussit la prouesse de ne pas perdre le fil conducteur : la recherche du tableau de Rembrandt. Cette construction du roman, n’est pas sans rappeler Alejo Carpentier, considéré comme le plus grand romancier de Cuba, pour qui aborder le passé permet de mieux éclairer le présent ( Cf son « Siècle des Lumières »).

Ainsi Padura offre un roman passionnant ; les détours richement et longuement documentés ajoutent à notre impatience d’avancer dans l’intrigue.

Rappelons, outre les romans noirs autour des enquêtes de l’inspecteur Condé, le remarquable roman de Padura, « L’Homme qui aimait les chiens » (Métailié 2011).

Le film « Retour à Ithaque »(2014) a été coécrit par L.Padura et Laurent Cantet et tourné à La Havane.

J.Boisson

Hérétiques (Herejes)

traduit de l'Espagnol (Cuba) par Elena Zayas

Leonardo Padura

Éditions Métailié

La librairie Le Grain des Mots aura l'honneur de recevoir Leonardo PADURA le 24 mars à 19 heures.

Une rencontre à ne pas manquer.

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