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La ballade des misérables

C'est dans une plongée à la fois terrible, poétique, effrayante et révoltante qu'Anibal Malvar nous entraîne avec cette Ballade des misérables. L'auteur nous emmène en effet à la rencontre d'un Madrid que l'on risque peu de rencontrer lorsque l'on s'y aventure en tant que touriste, sauf à s'égarer dans des quartiers qui ne figurent sans doute sur aucun guide. Un monde où immeubles en ruines, en fait jamais construits car dynamités avant même d'être achevés et montagnes d'immondices sont l'habitat ordinaire de tout un peuple abandonné de chômeurs, de junkies, de voleurs, d'enfants sans parents, de parents aux enfants perdus. Un monde sur lequel règnent les plus réprouvés de tous dans la société espagnole (et dans beaucoup d'autres contrées européenne): les gitans.

Le déclencheur de cette excursion dans un monde qui semble perdu, mais où survivent presque miraculeusement des hommes et des femmes, des enfants, ce sera la énième disparition d'une enfant, d'une petite gitane. Une nouvelle disparition dont il semble que personne ne se soucie, tant cela semble ordinaire. Mais cette fois, la petite Alma n'est pas n'importe quelle petite fille. Elle a appris à lire et à écrire et surtout elle est la petite fille du patriarche du Poblao, Jesus Heredia Migueli, alias Perro. La colère du patriarche laissera peu de chance au premier suspect, un gitan un peu simple, Calcao, qui partira bien vite, avec deux trous dans la poitrine et en traversant brutalement la cloison de planches et de cartons de son abri, une ficelle retenant son pantalon.

La police va tout de même devoir intervenir pour au moins faire semblant d'enquêter, même si l'arrestation du patriarche a lieu sans embrouille, avec dignité. Mais ce ne sera que le début, car c'est l'inspecteur Pepe O'Hara qui mène l'enquête. "Toxico" et "alcoolo", il a une façon bien à lui d'enquêter, à poings nus s'il le faut. Les gitans ne lui font pas vraiment peur, pas du tout, même. Même s'il n'est qu'un gadjo, il les connaît et comprend pas mal de choses, depuis les combines jusqu'aux croyances. À ses côté il y a aussi Pepe Ramos, qui a choisi de faire de sa laideur légendaire un atout professionnel. Et puis il y aura aussi celle qui s'accroche à lui, la petite bourge venue des quartiers chics, Ximena, photographe qui voudrait faire carrière et a choisi de vivre dans l'un des quartiers les plus mal famés et miséreux de Madrid. Ce trio sera aidé dans son enquête par un autre investigateur, bien plus secret et clandestin, à la fois gitan, voleur, héroïnomane, plus ou moins proxénète... et bien d'autres choses: Tirao, alias Dedos, Maca, Largo, ou à la rigueur Rodrigo Monge. Il connaît, il sent, il veut savoir et fera tout ce qu'il pourra pour que lumière soit faite, se transformant en assistant de la police, très anonyme, et certainement pas indic.

Au fil des pages nous rencontrons toutes sortes de personnages, survivant dans un monde invivable où ils semblent avoir leur place au même titre que les rats qui courent entre les ordures multicolores et pestilentielles. Un monde noir, très noir. Plus noir et vide d'espoir que les plus noirs tableaux de Goya, que les plus brutales "natures mortes" d'un Soutine. Un monde où la beauté est celle de la mort, de la pourriture, de l'abandon, mais un monde qui vit. Un monde où vivent et survivent des humains qui restent humains jusqu'à la mort et même bien au-delà.

Car ce qui fait la force et la magie de ce monde là, la magie de l'écriture d'Anibal Malvar, c'est la force des voix multiples qui ne sont pas que celles des vivants. Dans ce roman choral, les morts parlent aussi, souvent, et ils ne sont pas les seuls. La lune, le soleil aussi. Et un rat, un insigne de police, des morceaux de corps... Et même le manque de l'héroïne ou de la coke... Quand ce n'est pas la ville elle-même...

Je suis la ville, aussi vous m'excuserez si je ne jette pas trop de lumière sur cette affaire. Ce sont vos histoires, n'est-ce pas. Disons que je suis la mer et vous la marée, alors n'attendez de moi ni ordres . Je ne vous ai jamais demandé de rester. Je ne vous demande pas non plus de partir, j'aime trop vous voir horrifiés, que voulez-vous que je vous dise. Vous êtes tout le temps en train de la réinventer, l'horreur. L'horreur, dans le miroir, c'est votre propre visage. Mes cancers, mes métastases voyagent dans vos voitures, vos autobus, votre métro.
Tout ce que j'ai à dire, c'est à dire c'est qu'il y a une gamine de plus qui est morte. Oh oui, affichez-moi cet air d'horreur collective que vous savez si bien feindre.
Pourquoi devrais-je plus me soucier d'une gamine que d'un rat, bande de bouffons sentimentaux? Les petites vieilles que vous méprisez n'étaient pas des gamines, peut-être, il n'y a pas si longtemps?Vous êtes tellement risibles, pour un peu j'en pleurerais.
Si demain on me sacrait ville olympique, vous seriez les premiers à oublier la mort de cette putain de gamine gitane.
Pas vrai, monsieur le Maire?
Je vous ai déjà dit que je ne comptais pas jeter de lumière sur cette affaire.
Allez vous faire foutre.

Un roman qui dépeint une réalité si terrible qu'elle en devient fantastique, presque esthétique, alimentant un certain malaise, un malaise où peuvent se mêler fascination et dégoût, colère et compassion, cynisme et générosité. La complexité paradoxale de cette ville tranquillement sauvage dans la ville illusoirement belle est aussi celle de ceux qui y vivent, oscillant entre loyauté et trahison.

Du réalisme brutal, l'auteur nous plonge dans un fantastique qui tient autant au grandiose qu'au grotesque et nous fait vivre quelques moments d'anthologie, notamment une Madrid envahie par une foule de gitans qui enserrent leur colère silencieuse dans une menaçante et irrépressible marche pour faire justice (une scène qui se nourrit du cinéma et qui semble aussi toute prête à être tournée)..C'est aussi cela, cette Ballade des misérables : des images, et pas seulement un style narratif, qui s'impriment dans nos mémoires de lecteurs et nous donne une autre vision de la ville madrilène comme du monde des gitans.

Un écrivain à absolument découvrir, à la fois journaliste, romancier, poète et peintre d'un monde qui se dérobe à nos regards et se révèle dans la nuit des banlieues d'Espagne.

Marc O.

Aníbal MALVAR - La ballade des misérables - traduit du castillan par Hélène Serrano (La balada de los miserables, 2012, Aka Ed.) - Asphalte, 2014

  • Nous accueillerons Anibal Malvar et les éditions Asphalte à la Comédie du livre de Montpellier les 29, 30 et 31 mai 2015.
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