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Terre de colère

Des immigrés offrant leur force de travail, alignés le long des murs d'une gare, chacun à sa place, prêts à accepter à peu près tout ce qu'on leur proposera, y compris la mort qui peut survenir simplement parce que monte la colère de quelques hommes perdus; des petits chefs qui se soulagent du monde en humiliant, tyrannisant et terrorisant celles qui ne peuvent leur répondre, écrasée par les exigences de productivité d'un centre d'appel; des victimes dont on reconnaît quelques droits, mais auxquelles on impose surtout un devoir, celui du silence et de l'oubli; des hommes et femmes qui se comprennent surtout dans l'incompréhension et la violence, ordinaire, banale, terriblement banale et ordinaire... Toutes ces colères nous habitent et nous agitent, que l'on soit de Grèce ou d'ailleurs. Le texte ne fait d'ailleurs aucune référence à un lieu quel qu'il soit, si ce n'est celui de la ville, celui des misères que chacun subit, celui des oppressions souterraines, plus ou moins spectaculaires, plus ou moins socialisées. Un lieu anonyme et terriblement réel, terriblement familier où la colère qui voudrait libérer ne fait qu'opprimer et refermer un peu plus les solitudes.

Christos Chryssopoulos nous propose un texte dense, court et fort, à mi chemin entre théâtre et nouvelle, entre réalisme et onirisme. C'est aussi un texte qui appelle irrésistiblement la scène et la résonance des voix qui n'osent s'élever ou qu'on ose à peine entendre et encore moins écouter. On peut bien sûr le lire à la lumière de l'histoire récente de la Grèce, mais ce serait indubitablement une erreur que de le limiter à cela. Il déborde en effet largement cette scène et nous concerne tous. Les voix qu'il fait entendre n'ont a priori pas de pays, ou l'ont perdu depuis longtemps, n'en ont peut-être jamais eu et ignoreront toujours les frontières, l'herbe se révélant pour eux toujours aussi jaune et rare ailleurs qu'ici.

Cette Terre de colère est l'un des titres qui inaugure, de façon on ne peut plus prometteuse, la nouvelle collection Fictions d'Europe à La Contre Allée, avec deux autres titres, du français Arno Bertina et du portugais Gonçalo M. Tavares.

Marc O.

Christos CHRYSSOPOULOS - Terre de colère - traduit du grec par Annne-Laure Brissac - La Contre Allée, 2015
90 p.

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