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« Un roman sans fiction saturé de fiction » (note de l’éditeur) dans lequel ce n’est pas Cercas, le romancier, qui crée la fiction, mais le héros de ce roman, Enric Marco, personnalité très médiatisée dans l’Espagne de l’après franquisme devenue même un véritable héros jusqu’à sa chute en 2005. Javier Cercas, tout au long de ce roman passionnant, entreprend de comprendre l’ étonnante personnalité de Marco qui a tiré profit des circonstances de l’Histoire pour se mettre sur le devant de la scène, se faire aimer et admirer , se rendre indispensable, occupant les postes de présidences à la tête d’organisations qui comptent en Espagne : à la tête de la CNT, puissant syndicat anarchiste qui se reconstruit à la mort de Franco, président d’une importante association de parents d’élèves en Catalogne, puis de l’Amicale de Mauthausen, association des déportés espagnols dans les camps nazis. Où est l’imposture ? Enric Marco a été en réalité un homme tout à fait ordinaire, qui s’est moulé dans l’indifférence léthargique des années franquistes, flambeur et qui est même parti travailler en 1941 comme ouvrier métallurgiste volontaire en Allemagne nazie. Loin donc d’un passé de résistant antifranquiste. Tout au plus, encore adolescent, s’est-il frotté aux mouvements anarchistes de Barcelone. Une vie à dire toujours « Oui », du côté de la masse qui a accepté ou du moins qui n’a pas dit « Non ». Donc rien qui ne l’appelait à paraître sur le devant de la scène, doté d’un biographie de combattant des libertés. En 2005 à l’apogée de sa notoriété, l’imposture est révélée au grand jour suite aux travaux d’un historien.

Javier Cercas remonte les pistes, rencontre les témoins, visite les lieux, rencontre Enric sans le ménager dans sa recherche de vérité. Mais par-delà cette passionnante enquête, il cherche à comprendre, sans réhabiliter, comment un homme aussi ordinaire a pu magistralement occuper des postes importants et les occuper avec un sens remarquable des responsabilités et des opportunités ; Comment ou, plutôt, pourquoi a-t-il pu tromper tant de gens ? Il apporte des réponses possibles qui ne manquent pas d’interpeler le lecteur. Il s’interroge au passage sur la littérature, elle-même créatrice de fictions, convoque pour ce faire les écrivains et les mythes qui ont abordé ce thème. Il pose la question des limites entre réalité et fiction : ne serions –nous pas tous des menteurs pour mieux vivre le réel ? Il dépasse la seule histoire d’Enric pour la replacer dans le contexte d’un pays à la recherche de son passé longtemps étouffé y compris pendant les années de transition de la démocratie. Après la léthargie des années franquistes, comment ce passé se réveille-t-il ? Quand l’Espagne vit à l’apogée de la mémoire historique Enric s’y engouffre : échapper au réel pour mieux vivre nanti d’un passé héroïque. Ce qui permet à J. Cercas, de nourrir une réflexion sur la Mémoire, celle qu’il appelle business de la mémoire qualifiée de kitsch, celle qui rivalise avec l’Histoire (avec un grand H.)

Un roman (peut-on l’appeler ainsi ?) passionnant, nourri de paradoxes et pistes de réflexions que le sujet de l’usurpation invite à ouvrir. C’est un ouvrage à ne pas manquer.

JB

Javier Cercas enseigne la littérature à l’Université de Gérone. Ses romans, tous très largement traduits, ont connu un large succès international et lui ont valu de nombreux prix. Citons, entre autres : Les soldats de Salamine (2002), A petites foulées (2004), A la vitesse de la lumière (2010), Les lois de la frontière(2014).

L'imposteur

Javier Cercas

Traduit de l'espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic

Actes Sud

L'imposteur

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