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Publié par Marc Ossorguine

Charøgnards

C’est peut-être parce qu’il est scénariste et connaît bien Les oiseaux d’Hitchcock que le narrateur de ces Charøgnards va très rapidement comprendre ce qui se passe dans le village où il s’est installé, avec son épouse et leur jeune enfant. Un village où, petit à petit, s’installent des oiseaux noirs : corbeaux, corneilles, choucas, pies… sans réelle agressivité mais lançant comme un défi aux humains par leur seule présence, insidieuse, progressivement envahissante et finalement inquiétante et angoissante, terriblement angoissante. Ils se contentent apparemment d’être là. Sur les fils de téléphone et les toits, sur les voitures qu’ils muent progressivement en carcasses. Tous sont des charognards : des êtres vivants qui se nourrissent de ce qui reste quand les autres meurent. Des charognards dont les déjections empestent et corrodent tous ce qu’elles touchent. Un à un, par couple, par famille, fuient les humains.

Le narrateur, lui, reste, envers et contre tout. Renonçant à partir avec les autres humains, il est de ceux qui choisissent de rester quand le monde civilisé se rétracte, s’efface progressivement sous la masse obscure et bruissante des oiseaux, de leurs voix grinçantes et de leurs criaillements, de leurs battements d’ailes sans envol. Sous leur coups de becs et leurs fientes, le monde des humains petit à petit s’efface.

Tout cela est-il bien réel ou le narrateur ne s’est-il que trop laissé emporter dans l’univers du scénario qu’il n’a jamais su écrire, qu’il avait peut-être rêvé dans un cauchemar oublié ? Ne sommes-nous pas, nous lecteurs, prisonnier de la folie d’un homme qui écrit ? Pourtant il y a bien tous les absents, il y a bien la menace de ce dehors déjà surpeuplé. De temps en temps, l’humain sort en expédition dans le village, armé d’un dérisoire fusil, histoire de vérifier si… Le monde des humains s’efface et il faut les mots, il faut des mots et encore des mots pour tenter de le retenir, d’en empêcher la perte et l’oubli. Dès le premier jour, avant que d’autres comprennent, il a senti, pressenti l’urgente nécessité de tenir un cahier-journal des évènements, aussi peu spectaculaires soient-ils. Les mots doivent continuer à entretenir le monde des humains, essayer de le sauver quand il en est encore temps. Mais peut-être est-il déjà trop tard ?…

Un thriller efficace et un premier roman terriblement ambitieux et qui après une ouverture qui peut faire sourire, nous plonge dans une histoire des plus inquiétantes. A la manière de Demain les chiens (City de Clifford Simak, un classique de la SF ironique des années 50), cela s’ouvre en effet sur une présentation de cet étrange manuscrit inachevé, écrit dans une langue ancienne, issue d’une “civillusiǫn” oubliée, où il est question d’humains, présentés par un savant oiseau dans une langue oiseau (d’où le titre)… On peut bien sûr y lire une allégorie que chacun interprétera selon ses propres obsessions, selon son attachement au langage et à l’humain. Il y a aussi quelques chose d’expérimental dans l’écriture de ces Charøgnards, où l’écriture elle-même est en danger. Les procédés littéraires et graphiques utilisés (relevant plutôt du Coup de dés mallarméen que des calligrammes d’Apollinaire) n’y sont pas que des “trucs”, ils nous entraînent au contraire un peu plus loin au cœur de ce monde qui menace ruine. Un monde dont nous observons, fascinés, l’effacement et qui ressemble bien trop au nôtre, où la multiplication des mots et des messages, où le repli de la communication sur elle-même fait parfois (souvent) naître ce même malaise et cette même urgence à retrouver les mots justes, en accord avec les actes et les choses.

Stéphane Vanderhaeghe – Charøgnards – Quidam, 2015

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