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Le feu de Jeanne

C’est plus à une exploration empreinte d’une certaine nostalgie que nous convie Marta Morazzoni en partant sur les traces de celle qui n’était peut-être pas que la paysanne lorraine que l’histoire a retenue et exploitée, en faisant l’étendard de causes pas toujours compatibles entre elles. On peut trouver un peu anachronique une telle quête, ou pire, la penser suspecte d’on ne sait quelle nouvelle exploitation idéologique et politique. Ce serait oublier ce qu’il peut y avoir d’étrange, d’inexpliqué, voire de fascinant dans le destin de la Pucelle – sans doute bien reconstruit par la légende, par l’histoire ou par ceux qui les écrivent. Le cinéma ne s’y est pas trompé qui a à maintes reprise tenter de donner visage, chair, regard et voix au personnage, de Renée Falconnetti à Sandrine Bonnaire, ou d’Ingrid Bergman à Jean Seberg. Et nous ne parlerons pas de la peinture, du théâtre, de la musique, de la chanson… Histoire et fiction se sont emparé régulièrement du personnage et ce Feu de Jeanne pourrait n’être qu’un volume de plus dans une longue série. Mais en même temps, nous ne sommes ici ni sur le territoire de fiction, ni sur celui de la rigoureuse recherche historique. Mêlant l’autrefois des neiges d’antan, et l’aujourd’hui, Marta Morazzoni nous entraîne dans une recherche/rêverie des traces du mythe, sur les lieux même où son histoire s’est déroulée, de la Lorraine au Pays de Loire, de Paris à la Normandie. Archéologue voyageuse, attentive aux couleurs du ciel et de la terre, sachant réveiller le passé pour le mettre au présent, sans nier en l’illusion, le flou et les erreurs possibles, Marta Morazzoni explore tout l’imaginaire dont l’histoire s’est enrobée, dès les premiers jours, avant même que ne s’allume le bûcher.

Du coup, c’est aussi sur la construction et l’usage d’un mythe que s’ouvre notre réflexion de lecteur, sur les valeurs qui peuvent y être rattachées, sur sa réalités, ses survivances, ses permanences ou son effacement. La recherche sensible et personnelle dont témoigne l’auteur devient un peu aussi nôtre, interrogeant les traits de l’icône si convoitée essayant de retrouver au-delà de la figure héroïsée et sanctifiée, sous la militante, la chef de guerre et la victime sacrifiée aux stratégies politiques, la jeune fille et la jeune femme. Un pari impossible sans y mettre une dose de fiction, révélatrice des émotions ou des incohérences que la multiplication des récits et des images n’ont eu de cesse de masquer et de brouiller. Chemin faisant, nous découvrons des lieux connus ou inconnus et faisons plus que réviser nos leçons d’histoire : nous les revisitons, en réactualisant la lecture dans le monde d’aujourd’hui, largement aussi brouillé et complexe, quasi insaisissable que celui de la lointaine Guerre de Cent Ans. Une Guerre de Cent Ans diffuse, pas vraiment déclarée, qui ne date sans doute pas que de ce temps là…

Marc O.

Marta MORAZZONI – Le feu de Jeanne – traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (Il fuoco di Jeanne, 2014) – Actes Sud, 2015 – 189p. 18€50

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