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Voici un des très nombreux romans que nous livre Raphaël Confiant, chantre et auteur prolixe de la créolité Antillaise, ce mouvement qu’il a lancé dans les années 70 avec jean Bernabé et Patrick Chamoiseau.

« Rue des Syriens » est l’épopée d’un jeune Syrien plongé dans une société antillaise en pleine construction. Wadi, poussé par la famine et le verdict de sa famille, débarque en 1920 à Fort de France, habillé de son beau costume de lin. Comme lui, des centaines de milliers d’hommes ont déjà quitté le Levant depuis la fin du XIXe siècle, pour émigrer vers les prometteuses d’Amérique du sud et de l’Archipel antillais. Il n’a en poche qu’un maroquin qui protège les économies confiées par sa famille et une précieuse lettre à remettre au cousin déjà installé en Amérique-Martinique. Le dépaysement est total. Tout lui paraît étrange, invraisemblable ; c’est le monde de l’improvisé, dans la soif de profiter de chaque instant, du sauve-qui-peut. Déboussolé, tout raidi par la rigidité qui institue les codes familiaux, sociaux, religieux de son pays, il est propulsé dans la frénésie créole, se perd dans cette société si bigarrée, s’embrouille dans les relations qui distinguent Noirs, Mulâtres Métis et autres communautés, s’étonne des religions qui peuvent en toute harmonie se côtoyer.

Littéralement cueilli dès son arrivée par Fanotte, la belle et énergique négresse qui devient sa maitresse, il doit se faire à son tempérament impétueux, à son franc-parler et à ses façons affranchies. Fanotte souveraine, Fanotte descendante d’esclave, c’est la figure de l’humanité libérée du déni d’humanité que fut l’esclavage. Wadi finit par s’adapter, saisit les subtilités du créole, multiplie les aventures, se frotte à des figures haut en couleurs : Bec en or, ti-Momo le Syrien en rupture de milieu, arnaqueurs et voyous, sorciers et quimboiseurs dont il perçoit mal la différence, petit peuple de djobeurs, prostituées. Installé dans la rue François Arago, la rue des magasins syriens qui détiennent le monopole du commerce de tissu, Wadi se libère des contraintes morales et culturelles au grand dam de sa communauté pour s’intégrer dans la société mosaïque de la Martinique.

Ainsi Raphaël Confiant explore les moindres recoins de cette société antillaise qu’il connaît si bien ( il a vécu près de la rue F.Arago, il est familier de la langue arabe, de la musique arabe). Pour restituer la sensibilité créole, il invente une langue (« le privilège des écrivains » précise-t-il) qui mêle au Français classique le créole, l’argot, les néologismes et expressions locales, et même l’Arabe. Ce qui donne un texte d’une grande richesse d’évocation que l’on savoure. En grand connaisseur de l’histoire de la société créole, il choisit de situer son roman à partir 1920, date clé de l’intégration progressive des Levantins dans une société déjà multiraciale et multiculturelle depuis des siècles, qui, à l’image de tous les immigrants venus dans le Nouveau monde, ont dû s’affranchir des pesanteurs morales et communautaires pour intégrer le mode de vie créole. Rue des Syriens rend compte de cette intégration.

Roman truculent, passionnant, roman de la construction d’une « société mosaïque » « Rue des Syriens » est un régal.

J. Boisson

Raphaël Confiant

Rue des Syriens

Gallimard - Folio -

Rue des Syriens

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