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Publié par Marc Ossorguine

Long John Silver

Si l’auteur de ce roman épique et aventureux ne vous est pas connu, il y a de fortes chances pour que son personnage principal, lui, réveille quelques souvenirs… Le personnage emblématique de l’Ile au trésor a en effet connu bien des visages au cinéma, depuis Wallace Berry 1 jusqu’à Jack Palance en passant par Robert Newton et Orson Welles 2. Des figures qui ont hélas bien souvent joué le pittoresque jusqu’à la charge et au grotesque. C’est à une autre lecture que nous invite Björn Larsson en se saisissant du célèbre pirate à la jambe de bois qui navigue au cœur de nos imaginaires depuis plus de 130 années.

Tout d’abord, il se défie de son créateur, Robert Louis Stevenson, qui devient ici un supposé créateur, aux abonnés absents. C’est en effet surtout à un autre écrivain, un certain Daniel Defoe, que préfère s’adresser le “vrai” John Silver. Un Daniel Defoe très curieux du monde des pirates, et lui même un peu pirate en littérature, pamphlétaire et espion qui a même connu l’exposition au pilori et que John Silver va rencontrer à proximité des gibets londoniens où achèvent de pourrir quelques dépouilles de marin trop épris de liberté, de survie et de profit. En jouant d”une fiction qu’il démultiplie et s’abreuvant à moult sources historiques, Björn Larsson revisite l’imagerie de la piraterie pour lui redonner sa chair vive, souffrante et révoltée, en navigation perpétuelle entre des enfer des plus concrets et des idéaux impossibles, roulant et gitant entre idéalisme et fatalisme, essuyant les déferlantes du cynisme et de la course au profit dans un univers où la morale et la vie ne sont que piètres monnaies.

Loin du pittoresque des gros yeux qui roulent et des perroquets sur l’épaule, nous découvrons ou redécouvrons, l’enfer ordinaire des marins, où la mort était bien souvent l’employeur le plus généreux, sans qu’il soit même besoin d’abordage et de canonnage, que l’on soit sur un vaisseau pirate ou un navire marchand. Il nous plonge également dans le cauchemar des cales emplies de “bois d’ébène” où la recherche la plus brutale du profit justifie des pratiques qu’on ne sait nommer, que l’on peine à imaginer et qui nous renvoient aux plus sombres pages de note histoire, aux côtés des camps de concentrations et d’extermination.

Il y a dans ce Long John Silver à la fois la réalité la plus terrible de l’histoire et un souffle épique qui nous emporte, des côtes d’Irlande à celle de France, d’Afrique, de Madagascar et des Caraïbes, renouant avec la tradition des grands romans d’aventures, qui sont aussi romans d’apprentissage. Les coups de sabres et de canons, qui semblent plus vrais que bien des effets spéciaux, n’empêchent pas, et même permettent quelques justes et belles réflexions sur l’humanité,sur la façon dont elle peut se perdre ou se gagner au gré des courants et des tempêtes, celles des cieux comme celles des cœurs. Le narrateur cherche aussi ses amers et son cap dans ce récit d’une vie trop riche en péripéties pour tenir en un livre, il s’y perd presque parfois. Mais nous avons signé et sommes à son bord, à ses côtés sinon sous ses ordres (même si le commandement est une des choses qu’il fuit comme la peste), et c’est plus fort que tout : nous ne pouvons pas abandonner le navire, et encore moins Long John Silver. Pas moyen de revenir en arrière, même si par distraction ou fatigue nous osions y penser. Au risque de nous perdre et sombrer avec lui.

Avancer à l’aide du loch et de la boussole, uniquement, cela s’appelle naviguer à l’estime. Le saviez-vous ? C’est ainsi, en tout cas. Le récit de ma vie n’est rien d’autre qu’une navigation à l’estime. On sait où on est mais, plus on s’éloigne de son point de départ, moins on maîtrise la situation. Le cercle à l’intérieur duquel on peut se trouver devient de plus en plus vaste. Que fait-on, dans ce cas-là ? Eh bien, on double les effectifs en vigie, dans l’espoir d’apercevoir la terre avant qu’il ne soit trop tard. On consulte le livre de loch et on pèse l’un contre l’autre, défauts constitutifs du loch, dérive par rapport aux vents et aux courants, hommes de barre qui abattent ou qui lofent dans les grains, hommes de barre qui remonte trop au vent ou qui laissent trop porter dans l’obscurité. Mais parvient-on jamais à une certitude quelconque ? Non, au contraire. Le navigateur avisé est celui qui ne cesse d’élargir son cercle, qui comprend que la seule chose certaine dont il dispose est l’incertitude.

Je suis retourné consulter mon livre de loch pour voir où j’en étais, mais il s’est avéré que tout ce que je fais c’est de calculer mon degré d’incertitude. En revanche, je n’ai envoyé personne en vigie. Car je suis au moins certain d’une chose, c’est que ce ne serait qu’illusion, présomption et désirs pris pour des réalités que de croire que j’avais vogué toute ma vie en vue de la terre et avec des repères absolument sûrs. Non, ma vie n’a été qu’une navigation à l’estime, mais peut-être vais-je avoir le temps de parvenir à déterminer ma position avec certitude avant de m’échouer.

Cette lecture là est bien aussi une aventure. Une de celle qui peut faire perdre le sens des mesures car lorsque claquent les voiles et que le mat menace de rompre, on ne peut faire dans la demie-mesure. Nous sommes embarqués dans le livre navire qui file sous le vent et nous grise comme nous grisaient les grands romans (ou films) d’aventure de nos enfances.

Prêt pour l’embarquement ? Le rhum, la fortune et une certaine sagesse brillent au bout de l’horizon…

Björn Larsson – Long John Silver – La relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité – traduit du suédois par Philippe Bouquet (Long John Silver – Den äventyrliga och sannfärdiga berättelsen om mitt liv och leverne som lyckoriddare och mänsklighetens fiende, 1994) – Grasset, 1995 et 2014 et Le livre de poche

PS – Vous pourrez rencontrer Björn Larsson au Festival de Collioure, D’une mer à l’autre, le premier week-end de septembre 2016

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