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17 Novembre 2025
Je m’en vais de Jean Echenoz, La maison vide de Laurent Mauvignier : deux titres, deux fictions, deux prix Goncourt.
La découverte des ouvrages renvoie le lecteur aux sens des titres : pour le Goncourt, 1999, le titre Je m’en vais formule une voix narrative qui décrète un acte d’adieu ou de fuite à venir.
Pour le Goncourt 2025, le titre en toute modestie, La maison vide, exhume pour le lecteur des souvenirs d’ouvrages de jeunesse : La mystérieuse maison vide d’Enid Blyton (Bibliothèque rose) et La maison vide de Claude Gutman (Gallimard Jeunesse) où un jeune garçon ayant assisté en 1942 à l’arrestation de ses parents écrit pour essayer de comprendre l’innommable.
Le roman d’Echenoz Je m’en vais est le récit d’un homme vivotant comme galeriste d’art peu côté qui s’en va, quitte son épouse pour d’autres femmes, et s’aventure malgré sa cardiopathie dans des expéditions à la recherche d’objets précieux Inuits, qu’un voleur lui dérobe et lui restitue. La distance romanesque s’inscrit dans la veine d’un polar, avec des formes d’absurdité humoristique. Tous les personnages sont décalés, perdus, comme ceux de Modiano mais avec un côté flou qui procède par allusion ou sous-entendus. L’auteur se moque des professionnels de l’art contemporain, des riches entrepreneurs qui achètent sans goût et des artistes qui font des performances esthétiques inintelligibles.
Le roman La Maison vide de Mauvignier évoque deux guerres mondiales générationnelles : les combattants des deux guerres début XX siècle et le patriarcat du XIX prolongé jusqu’à nos jours. Le texte de plus de 700 pages tenu par un narrateur autofictionnel cherche à comprendre les causes du suicide de son père et à documenter la vie tragique des femmes de sa lignée. Remonter aux sources familiales permet à la fiction de dresser un monument littéraire pour la mémoire future. Chez Mauvignier, le pacifisme et le féminisme dans la logique contemporaine française de la pensée littéraire tournée vers les ancêtres. Selon l’auteur, « un roman est comme une maison vide qu’il faut remplir de personnages et de récits pour la faire vivre. ».
Dans chacun des deux ouvrages on relève l’univers fictionnel parisien des années 1990 chez Echenoz, le versus ruralité de l’Indre-et-Loire des années de guerres chez Mauvignier. Aussi le minimalisme et la concision du récit d’Echenoz, lauréat 1999 contrastent l’ampleur et la masse d’écriture du lauréat 2025.
Se rajoute chez Echenoz, le modèle d’un néo polar qui bascule dans la comédie. L’écriture nerveuse et le ton cynique amorcent des commentaires implicites sur des systèmes sociaux et politiques. Le parti pris d’exploration formelle littéraire, se construit avec le peu d’intériorité de ses personnages pour mettre en avant une attention aux objets :
« Je m’en vais dit Ferrer, je te quitte. Je te laisse tout mais je pars. Et comme les yeux de Suzanne s’égarant vers le sol, s’arrêtaient sans raison sur une prise électrique, Felix Ferrer abandonna ses clefs sur la console de l’entrée. Puis il boutonna son manteau avant de sortir en renfermant doucement la porte du pavillon » (Je m’en vais d’Echenoz )
Chez Mauvignier, un usage esthétique du langage écrit personnel, authentique : un souffle ample de mots qui se télescopent et/ou s’agglutinent. Des voix qui émergent dans le récit de la vie des personnages soutiennent la capacité du roman à émouvoir et à interpeller. C’est ce que constate l’auteur. "C'est très étonnant comment chacun réinvestit le livre avec sa propre histoire, et tisse un sentiment collectif." :
« Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour dire sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverais pas mais où je suis moi raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup du hasard, moi doutant bien qu’il est impossible sans que personne ne l’y ait mise – et depuis leur quand-elle aurait-elle atterri là ? » (La Maison vide Mauvignier, à propos d’une médaille de la Légion d’honneur)
Les deux romans ne déshonorent pas le projet des frères de Goncourt qui s’intéressaient à l'impressionnisme littéraire et artistique ambiants fin dix neuvième siècle, début vingtième.
Les deux Académiciens sont persuadés de la relativité de toutes les valeurs, y compris des valeurs esthétiques.
Dans leur Journal du 10 novembre 1862 : « Après y avoir mûrement réfléchi, je reste intimement convaincu qu’il n’y a pas de beautés éternelles en littérature – en d’autres termes, qu’il n’y a pas de chefs-d’œuvre absolus. Qu’un homme fasse aujourd’hui l’Iliade, trouverait-il un lecteur ? Molière présentant Le Misanthrope ? »
Ces questionnements sont d’actualité. Les éditeurs, auteurs, libraires et médiateurs tentent de résoudre le conflit entre un roman visant d’abord à cibler le nombre de lecteurs et un roman sélectionné pour les initiés.
Que deux auteurs écrivent Je m’en vais et La maison vide dont ils sont récompensés par le Goncourt démontrent le défi des Goncourt : celui de permettre à « l’art des artistes » d’atteindre le plus grand nombre.
C.D
Je m’en vais
Jean Echenoz
La maison vide
Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit