Le grand ménage de printemps permet de retrouver des merveilles, des petits trésors oubliés, c’est connu. Et le rangement d’une bibliothèque fait ressurgir des livres qui s’étaient laissés oublier, allez savoir pourquoi... C’est comme ça qu’est réapparu chez moi Manuel d’exil enfoui depuis la Comédie du livre où je l’avais acheté en 2016… bientôt dix ans.
C’est un bon livre, un livre qui traite de questions intemporelles et universelles : il parle d’exil – est-il sujet plus permanent que celui des hommes et des femmes qui deviennent nomades, cherchant un pays d’accueil où vivre ? Il parle de guerre - le narrateur est un soldat qui a déserté le conflit yougoslave - de solitude, d’amitié, d’amour, et d’écriture. Toutefois son titre est trompeur, il ne s’agit pas d’un manuel, ce livre n’offre pas véritablement de méthode pour réussir son exil. Il nous fait partager le chemin de Velibor, un chemin non linéaire, fait de tours et de détours, de nombreuses rencontres et d’interrogations multiples. Et cet exilé, ayant fui Dubrobnic et sa neige, est aussi un exilé de sa langue.
Après avoir traversé quatre pays, Vélibor est accueilli en France dans un foyer pour solliciteurs d’asile à Rennes. Mais il va assez vite bouger, voyager en France, retraverser l’Europe en train...et en littérature. V. Colic manie l’ironie, l’humour avec rage et avec élégance. Il est mordant, sans s’épargner lui-même. Je me souviens effectivement que les quelques mots échangés avec lui à la Comédie du livre m’avaient convaincue de lui acheter son livre. L’homme sait séduire.
Il nous parle d’exil politique, de la condition de réfugié et de son intégration dans l’Europe occidentale capitaliste qui faisait partie de ses fantasmes, mais qui le déçoit, on s’est serait douté. Il nous parle aussi de son intégration dans le monde littéraire, car V. Colic est écrivain ou plutôt l’était, dans sa langue, le serbo-croate. Comment continuer en français, langue qu’il ne maîtrise pas ? Arrivé en France, il a beau expliquer qu’il a bac + five , qu’il est a novelist , à l’accueil du centre d’hébergement il doit passer par la case cours de français pour adultes analphabètes. Son orgueil en prend un coup. Mais il deviendra capable en quelques années d’écrire dans cette langue d’accueil : le roman n’est pas traduit, performance étonnante en si peu d’années. Mais ce texte qui se présente comme autobiographique - Vélibor dit je et se met en scène sous son prénom - l’est-il vraiment ? Présenté comme un roman, tout est possible.
Quoi qu’il en soit, le résultat est un récit écrit dans un français léger et virtuose, qui nous promène dans la littérature, notamment française, car le bonhomme est cultivé, se nourrit de poèmes de Verlaine, Celan et tant d’autres. Il a toujours trois ou quatre bouquins dans son sac, histoire de ne jamais être seul, et de se conforter dans son désir d’écriture.
Ce roman à la fois très actuel et totalement intemporel, nous ramène dans les années 90, à la fin du précédent siècle, et se termine de façon très habile avec le passage à l’an 2000, accompagnant élégamment la bascule dans un nouveau siècle qui n’est pas beaucoup plus joli que le précédent, aurait dit Prévert. A ce moment là on aurait peut-être pu y croire, maintenant on le sait.
Ce recul donne des frissons.
Belle lecture de vacances, c’est un texte habile, un récit allègre, qui nous donne envie d’aller retrouver d’autres écrivains.
Il y avait longtemps que je n’avais pas eu autant de plaisir à lire un livre sur un tel sujet.
N.B
Manuel d’exil
Comment réussir son exil en trente-cinq leçons
Colic Velibor
Gallimard