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Publié par MO

Popa Singer

Avec Popa singer, les éditions Zulma nous font découvrir un texte ancien mais pas encore publié de l'un des doyens de la littérature haïtienne, René Depestre (1926). L'auteur reconnaît par ailleurs qu'il s'agit d'un texte un peu particulier au point qu'un "mode d'emploi" a été ajouté à la fin du récit dans lequel René Depestre explique:

J'avais alors adressé le manuscrit à l'éditeur sans l'accompagner d'un mode d'emploi. (...) Le récit, écrit dans la tradition du réel-merveilleux haïtien, sans clefs de lecture, était impubliable. Il allait rester de nombreuses années dans les ténèbres d'un tiroir.

Même aujourd'hui, le récit et surtout l'écriture ont encore de quoi surprendre, de quoi dérouter le lecteur. Pour son bonheur sans doute, mais de le dérouter. Ecriture foisonnante, regorgeant d'images, de métaphores, de rythmes qui semblent relever autant d'une transe vaudou que d'une exubérance poétique flamboyante, abreuvée du lyrisme des Caraïbes.

Le récit quant à lui nous fait plonger dans les pages les plus noires et folles de l'histoire haïtienne, de 1957 à l'été 1958 où le dictateur fraîchement élu, Francis Duvalier, plus connu comme Papa Doc, instaure un état de siège qui lui donne tous les pouvoirs, avec l'assistance redoutable et indéfectible des sinistres "tontons macoutes" (officiellement VSN, volontaires de la sécurité nationale), déclarant une guerre ouverte et sans merci aux mulâtres au nom d'un pouvoir noir devenu fou. L'art de l'écrivain qui donne ici voix à un écrivain qu'il connaît bien et qui pour son malheur a été épisodiquement compagnon de lutte du futur Papa Doc par le passé((Au sein des mouvements qui feront tomber le président Lescot en 46.)), est de tourner en dérision la cruauté profondément stupide et vaniteuse de cette dictature mystico-politique où Baron-Samedi mène la danse de la mort.

Heureusement pour Dick Denizan, l'écrivain qui apparaît comme le double romancé de René Depestre lui-même, et son entourage, la mère est là. Dianira Fontoriol alias Popa Singer qui tient son nom d'une machine à coudre et d'un autre écrivain. Car son vrai nom complet est bien Popa Singer von Hofmannsthal, celle qui sait voir les choses avant qu'elle n'arrive, qui sait aussi les tenir à distance, qui n'a peur de rien quand son loa la chevauche et parle par sa bouche.

Il peut arriver que l'on perde le fil au cœur d'une langue débordante et d'évènements que l'on connaît mal, ou pas du tout, pris dans le tourbillon de cette histoire (à la fois récit et moment historique) qui oscille entre truculence, fantastique, imaginaire et réalisme cruel. En trois mouvements, précédés d'un prélude et suivis d'un épilogue, nous avons le sentiment de ne pas simplement lire un livre qui nous parle d'Haïti, mais d'y être plongé jusqu'au cou, jusqu'à nous laisser submerger. Et nous sommes consentants…

on a tué le veau gras de ton retour ; la table est mise sous un manguier en fleur. Mange du bon, du tendre » et du chaud, passé au beurre frais de l'amitié. Voici des mets du cru que nous t'avons préparés : le riz aux haricots rouge est bien éclairé de dion-dion et de piments z'oiseaux ; le poisson est accommodé à la sauce des dieux ; le poulet est grillé et saucé jusqu'à l'émerveillement des papilles gustatives. Cède au faible de la bouche pour l'igname et la banane plantain mûre ; pour le jus de goyave et de corossol ; cède à l'appétence de la langue mâle pour la papaye sensuelle des tropiques. Sur ton qui-vive exotique, cède au grand goût de l'épi de maïs qui rit de toutes ses dents, au jardin humide d'une cousine du temps des grandes vacances, haïtiennement bonne à manger, à étreindre, à prendre au petit matin, fascinant de chocolat et de cassave ; ou au soir d'une adolescence qu'ensoleillait le foufounet impérial à Lili

[…]

- Mon cheval et moi, dit le loa, nous t'invitons à prendre aux Haïtiens l'incandescence même de leur tragédie sans fin pour souffler le verre de la tendre parole des poètes.

René Depestre - Popa Singer - Zulma, 2016

A signaler: entretien avec René Depestre dans le n°172 du Matricule des Anges (avril 2016)

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