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« Nous touchons à un sujet brûlant, nous avançons en pleine terre de feu, nous avons alternativement tout le vent de la passion pour ou contre nous dès que nous pensons à lever le voile sur cet humour… » Ces propos, peut-être quelque peu élégiaques, sont d'André Breton préfaçant son Anthologie de l’humour noir. Breton nous livre en toute partialité revendiquée le dictionnaire des résidents de son panthéon « humoresque ». Ambrose Bierce n’y figure pas, par méconnaissance sans doute. Il n’aurait en rien flétri l’aura de son voisinage. A commencer par Swift le grand initiateur. Villiers de l’Isle Adam, Baudelaire, Thomas de Quincey, Christian Dietrich Grabbe sont autant de virtuoses du « mauvais esprit » dont on sait que hors cette disposition si particulière il n’est point de bonne littérature !

L’américain Ambrose Bierce est de ceux-là. Le Dictionnaire du diable, fruit d’un long travail d’orfèvre, fut dès l’apparition des premiers articles, tenu pour un chef d’œuvre. Il est aujourd’hui heureusement réédité dans sa version exhaustive.

Bierce est né en 1842 dans une famille pauvre de l’Ohio. De tribulations en tribulations, n’ayant pour le métier de la ferme qu’un intérêt très modéré, il quitte sa famille à quinze ans. Après l’élection de Lincoln, la question de l’esclavagisme le fait s’engager avec les troupes du Nord en 1861. Il sera démobilisé en 1865, il émigre alors à San Francisco où il intègrera la presse en tant que journaliste satirique. Dix ans plus tard il publie sa première nouvelle et part en Angleterre. Vers 1871 il entreprend de rédiger les premiers articles de son dictionnaire. Sa plume est impertinente à souhait. Agé de 71 ans il rejoindra les rangs de Pancho villa au Mexique. Il disparaîtra sans que l’on sache exactement dans quelles circonstances.

Mais revenons au Dictionnaire précisément. « Dictionnaire : Douteux dispositif académique destiné à entraver l’évolution d’un langage et à en scléroser le fonctionnement. Ce dictionnaire-ci, au demeurant, est un ouvrage de la plus grande utilité. » Si en effet un dictionnaire constitue un outil bien utile à qui aime les mots, à l’évidence c’est également un solide vecteur normatif de la langue qui laisse parfois assez peu d’espace aux échappées du sens. Et Bierce de recommander à contrario son ouvrage. Considération bien entendu ironique mais peut-être ambiguë car il n’était pas exactement inattentif au succès éditorial de son travail. Son alacrité se fait plus percutante, plus incisive quand il raille les institutions fondatrices de nos sociétés. Ainsi « Noces : cérémonie dans laquelle deux personnes s’engagent à devenir une, une s’engage à devenir rien du tout, et rien ne s’engage à devenir supportable. » Ou encore « Religion : fille de l’Espoir et de la Crainte qui enseigne à l’Ignorance la nature de l’Inconnaissable » ! C’est peu de dire qu’Ambrose Bierce fait de l’irrévérence son jardin d’Eden. Certes bousculer les discours dominants, les évidences et les a-priori ne constitue pas en soi un exercice novateur, loin s’en faut. Manifestement Ambrose Bierce faisait son miel de la mine courroucée de ses interlocuteurs détenteurs ne serait-ce que d’une once de pouvoir. Sa pratique de l’humour ne va peut-être pas sans quelques facilités ainsi de ses propos misogynes trop aisément inscrits dans un certain air du temps, de son temps. Cependant l’essentiel des entrées du Dictionnaire ont quelque chose d’intemporel, de contemporain aussi : « Téléphone : invention du diable qui annule quelques-uns des avantages à maintenir une personne désagréable à distance. » Une façon hautement recommandée de rire de nos croyances, de nos illusions comme de nos fétiches du quotidien. Salutaire !

C Boisson

Le dictionnaire du diable

Ambrose Bierce

Traduit de l'anglais par Bernard Sallé

Rivages

Le dictionnaire du diable
Ambrose Bierce

Ambrose Bierce

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