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Les Chiens du rideau de fer

Le rideau de fer , cette insulte faite par les hommes à l’humanité, est l’objet de maints récits, de romans , d’études historiographiques, de considérations philosophiques et de non moins nombreux films, témoignages, fictions. Ce n’est pas la moindre des réussites de Marie-Louise Scherer que de nous surprendre par le choix de son approche. Les soldats de la République Démocratique Allemande qui durant quelque quarante ans furent les garants de l’étanchéité du Mur étaient, en quelque sorte, secondés par une brigade très particulière. Des auxiliaires canins. De précieux molosses instrumentalisés au bénéfice de la temporaire pérennité du « meilleur des mondes ». On connaissait la fable d’Orwell, la « Ferme des animaux », roman de l’incubation du despotisme. Bien autrement ici, il s’agit malheureusement de l’Histoire en acte, du monde réel. Les chiens vocifèrent, ont faim, ont soif, ils souffrent à l’instar de leurs maîtres. Dans les années soixante au paroxysme des tensions entre les deux blocs adverses est mis en place un « couloir de la mort ». Un espace intermédiaire vide, ininterrompu, exposé au gel comme à la canicule. Un câble tendu parcourt ce long tunnel à ciel ouvert. Les chiens de garde sont captifs de ce filin d’acier auquel un anneau et une laisse les asservissent. Les liens qui entravent les hommes pour être moins immédiatement visibles n’en sont pas moins cruels. Cruels et absurdes. Les chiens occupent le cœur du récit, là réside certainement son originalité. Se pencher avec une sincère empathie sur les conditions des chiens « militaires » du régime, c’est bien entendu faire écho à ceux qui bénéficient du bonheur obligé, les administrés. Ces bêtes sont objet de convoitises, de petits trafics de toutes sortes. La pusillanimité de ces pitoyables entorses aux règlements aveugles en dit assez sur l’état permanent d’humiliation sociale de tout un chacun : les éleveurs pour qui le commerce constitue une source secondaire mais nécessaire de revenu ; les intermédiaires qui partagent symboliquement le sort des chiens, sont eux aussi entre deux, les soldats chargés de l’approvisionnement en animaux, avides de petits profits, d’échanges, de trocs illicites. Mais ce qui domine pardessus tout l’existence des chiens comme celle des hommes, c’est la peur. C’est de la RDA profonde qu’il s’agit, celle des « gens de peu », de ceux qui tentent bon ou mal an de vivre un quotidien étroit, aride où arrive que l’humour parfois se fasse une modeste place. Mais il n’est pas acquis que l’ironie soit une qualité revendiquée par la Stasi.

Lire ce court récit c’est accéder à un autre éclairage de ce que fut la vie sous la tutelle et l’ombre portée du rideau de fer. Marie-Louise Scherer a travaillé pour le Spiegel, ses reportages font autorité. Elle a reçu le prix Heinrich Heine. Plus que journaliste, elle est pleinement écrivain ainsi qu’à juste titre l’affirme Paul Nizon.

C Boisson

Les Chiens du rideau de fer

Marie-Luise Scherer

Préface de Paul Nizon

Traduit de l'allemand par Matthieu Dumont

Actes Sud

Marie-Luise Scherer

Marie-Luise Scherer

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